
Le projet Dodéca est un projet artistique, poétique, encyclopédique et participatif autour du nombre 12 qui a été rendu public par une performance de 12 minutes et 12 secondes devant le public de Lyon et par la mise en ligne d’un site Internet, dodeca12.org (en douze signes !) le 12 décembre 2012 à 12 h 12 (et 12 secondes précisément).
[Lien externe vers dodeca12.org]
La performance de Philippe-Liev Pourcelot du 12 décembre 2012 à douze heures, d’une durée de 12 minutes et 12 secondes est l’apogée d’un projet colossal. Cette date du 12 décembre 2012 était non la première mais bien la dernière occurrence d’une allitération dans le calendrier du XXIe siècle, qui ne prévoyait pas de 13/13/13 ni de 14/14/14. Cette suite numérique peut comme toute chose constituer un événement, un sujet mathématique, un prétexte à superstition, ou laisser indifférent.
L’action proposée par Philippe-Liev Pourcelot fut bien de l’ordre de l’événement, favorisé par plusieurs facteurs : son état aigu de « veille » envers les nombres reliés à un agenda de vie, d’une part ; son anticipation subséquente de cette date « depuis plus de douze ans » comme il l’énonce dans la performance, d’autre part ; enfin, le développement méticuleux de ce projet dans une durée.
Fasciné par le nombre douze, l’artiste l’a collectionné pendant des années, s’autoproclamant dodéca-phile1, avec pour objectif de terminer sa collecte à la date fatidique du 12/12/12.
Quelle forme prend une collection de douze ? Elle n’a rien de matériel. Chaque douze est répertorié et ventilé dans des listes, dont la lecture constitue un sommet dans l’art de l’énumération, quelque part entre Boris Vian et Félix Fénéon : la douzaine d’œufs, les douze travaux d’Hercule, les douze apôtres, le département de l’Aveyron, la giroselle (Dodecatheon pauciflorum), les candidats à l’élection présidentielle française en 1974, les nombres oblongs …
Comble du raffinement : un système de classification organise cette collection de « douze » selon une imparable systématique mise en œuvre par le dodéca-phile. Cette manière de déléguer l’œuvre à une fonction qui en régit le développement évoque le repaire de mathématiciens forgeurs de contraintes qu’est l’Oulipo, et qui est une référence fondamentale pour Philippe-Liev Pourcelot, grand lecteur de Georges Perec. Cette proximité se retrouve aussi dans la distance et l’humour qui sont propres à son travail. Ils semblent embusqués derrière chaque projet, qu’il conduit avec une rigueur de serious gamer, et dont la forme finale est étourdissante de précision.
La performance de clôture2 témoignait d’une maîtrise parfaite de la durée – c’est bien le moins – mais aussi de l’art oratoire. L’artiste analysait sa collection avec autant d’humour que de sérieux, en douze tableaux durant au total douze minutes et douze secondes, avant que le site Dodéca apparaisse spectaculairement, à la seconde prévue, invitant le public à y verser à l’avenir ses contributions. (…)
La force de cette performance tenait (entre autres) à sa connexion au temps réel. À l’écran, un compte à rebours connecté à l’horloge universelle créait de la consistance événementielle, un suspense qui fonctionna jusqu’au bout, lorsque tous les nombres de l’horloge furent au douze. La question soulevée ici n’est pas seulement celle de la relativité de la notation du temps. Cette performance rendait palpable la substance du temps. Elle a fait exister l’expérience d’une perception du temps « désintéressée », c’est-à-dire tendue vers un instant désigné dont chacun savait qu’il serait semblable aux autres.
Françoise Lonardoni
Historienne de l’art, critique et curatrice
1| Selon l’artiste, le terme « dodéca-phile» s’écrit avec un trait d’union, sons quoi il ne compterait que 11 signes ou lieu de 12.
2| Performance effectuée à la Bibliothèque municipale de Lyon visible sur www.dodeca12.org
