Les Carnets 30/40 est un projet cumulatif que j’ai mené sur une période relativement longue (10 ans) entre 30 et 40 ans.
Il s’agissait de faire des listes : la liste des livres que je lisais, des disques que j’écoutais, des expositions que je visitais, des personnes que je rencontrais… etc.
Des listes que je devais collecter de la manière la plus exhaustive possible.
Ces listes étaient consignées au sein de carnets qui prirent rapidement l’appellation de Carnets 30/40.
Le projet s’est complexifié au fur et à mesure des années par la publication régulière d’éditions revues et augmentées et par la diffusion limitée à un certain nombre de destinataires privilégiés.
La création de nouvelles listes (liste des destinataires, liste de quelques cas litigieux rencontrés ou la liste ouverte des listes que Philippe-L P aurait pu faire, qu’il a peut-être faites, qu’il fera peut-être et que tout le monde peut faire) font partie intégrante du projet.

Saisir, (…) décrire, (…) épuiser, non la totalité du monde – projet que son seul énoncé suffit à ruiner – mais un fragment constitué de celui-ci : face à l’inextricable incohérence du monde, il s’agira alors d’accomplir, jusqu’au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible.
Georges Perec
Écrivain
La vie mode d’emploi
Le jour de mes trente ans, alors que nous étions au restaurant, Marianne F. m’offrit un paquet à la fin du repas : un petit carnet vert sombre, relié dans sa partie supérieure par une spirale métallique blanche.
J’ouvris le carnet et je lus :
Tu as 30 ans, Tu fais des photographies. Tu en échanges. Non que tu sois un collectionneur, au vrai sens du terme, mais il te plaît de fréquenter quotidiennement les images que tu aimes, il te plaît de les accrocher sur tes murs. (…)
Tu as 30 ans, ta petite collection va bientôt s’agrandir. Tu pourras ajouter au bas de ta liste le nom de Gilles Tellier. (…)
J’étais ravi du cadeau. Du cadeau mais aussi du carnet et de l’idée qui venait de m’être offerte.
Le lendemain, je demandai à Marianne F. de me procurer d’autres carnets du même type, sur lesquels je pourrais noter, pour les dix ans à venir, des choses aussi factuelles et banales que les nom et prénom des personnes que je rencontrais ou les titres des livres que je lisais. Il n’y avait rien de bien compliqué à faire, juste à être régulier et noter de la manière la plus exhaustive possible les renseignements requis.
Un an plus tard, à l’occasion d’une réunion du comité de rédaction d’une revue « hélitéraire » à laquelle j’avais été invité, je proposai de publier trois des listes obtenues au bout d’un an de compilation. Je remis alors à chacun des membres (cinq au total) quelques feuillets de format A4, agrafés sur lesquels était consigné un premier état de mes collections. L’idée de publier des listes de noms de livres ou de disques ne suscita pas l’enthousiasme au sein du comité de rédaction et de toute façon le numéro suivant de la revue ne vit jamais le jour.
En 1996, par jeu ou par provocation et pour me rappeler au bon souvenir de ces cinq personnes qui m’avaient bien souvent fait des remarques sur cette manie d’établir des listes, je fis parvenir à chacun d’entre eux un nouvel état d’avancement des trois collections que je leur avais déjà communiquées. Je l’intitulai alors Carnets 30/40, 2ème édition revue et augmentée. Le choix de procéder à une édition augmentée plutôt qu’à une mise à jour ne signalant que les nouveautés de l’année permettait aux destinataires qui auraient égaré la version antérieure de disposer d’un document faisant tout de même sens, mais surtout aux personnes qui n’avaient pas égaré la première édition de comparer les deux versions.
L’idée d’une « publication » à compte d’auteur des Carnets 30/40 était née, et l’année suivante, je publiai une 3ème édition que j’envoyai non seulement au cinq premiers destinataires, mais aussi à trois nouvelles personnes qui, intéressées ou amusées par cette idée, m’avaient demandé à la recevoir aussi. J’intégrai pour la première fois une « liste des destinataires » qui recensait le nom et le prénom des personnes à qui je destinais cet envoi.
Pour la quatrième édition, afin de donner un côté plus officiel à cette publication qui comptait alors douze destinataires, et afin d’éviter les reproductions sauvages (il y avait eu un cas de photocopillage pirate), je réalisai un livret de 23 pages au format A5 et je collai directement les timbres sur la couverture. Le cachet de la poste se chargeait de « faire foi » et ainsi d’authentifier les « originaux ». Je décidai aussi désormais de numéroter les exemplaires en chiffres romains, et de m’attribuer le numéro 0.
Il y eu ainsi dix publications entre 1995 et 2004. Le nombre de pages ne cessait mécaniquement de croître ; le nombre de destinataires aussi, malgré « l’exclusion » de deux d’entre eux pour cause de changement d’adresse non signalé. Au fil des éditions la couverture évolua un peu et je révélai le contenu des carnets Expositions en 1999 puis Films/Spectacles en 2002. Les deux derniers ne furent par contre jamais publiés, car ils ne correspondaient pas réellement au projet de collecter des renseignements relevant de l’infra-ordinaire. L’un est évoqué dans les premières lignes de ce texte, le second est un carnet de citation dans lequel j’ai largement puisé, pour les exergues successifs des Carnets 30/40.
En 2001, j’ajoutai une nouvelle partie, Limites, où j’expliquai qu’avec les difficultés à renseigner certains carnets, les cas équivoques et les oublis toujours possibles (bien que probablement peu nombreux), il était devenu difficile de parler de collection exhaustive. J’établissai aussi une liste relevant quelques exemples de cas litigieux rencontrés.
Dans l’avant-dernier envoi, je proposai aux destinataires, en préparation à la dernière édition, d’apporter leur contribution à l’intérieur d’un cahier spécial intitulé Déca, par l’envoi d’un texte court (billet d’humeur, réflexion, texte critique…) ou éventuellement d’une œuvre graphique (dessin, gravure, photographie…)
Enfin pour l’ultime édition, je réalisai la présente préface et joignai, comme annoncé, le cahier spécial Déca sous-titré Dix années de Carnets 30/40.
Dix années à noter les nom et prénom des personnes que je rencontrais, dix années à lister les livres que je lisais, les spectacles que je voyais, dix années à répertorier les musiques que j’écoutais, les expositions que je visitais. Dix années à alimenter quotidiennement cette collection afin d’épuiser, non la totalité du monde – projet que son seul énoncé suffit à ruiner – mais un fragment constitué de celui-ci. Dix années à accomplir jusqu’au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible.
phlp 2004
Ce texte contient des citations plus ou moins brêves, plus ou moins exactes de O. Dudermel, M.Follet, G. Perec et Ph-L P.

Il est possible de télécharger ici gratuitement la dernière édition revue et augmentée des Carnets 30/40 :
En 2010, à l’invitation de Catherine Jackson, je participai au « Gîte d’étape » du site notesbulletin.net. et fêtai ainsi pendant un mois le 16ème anniversaire des Carnets 30/40 en réalisant un douzième de #47.
Alors que les Carnets 30/40 renseignaient sur une période relativement longue (dix ans) un nombre restreint de listes l’intervention sur le site notesbulletin.net se proposait au contraire de compiler un assez grand nombre de listes (trente et une au total) sur un temps relativement court (un mois).
Cette intervention est aujourd’hui toujours consultable sur le site notesbulletin.net. :
Les Carnets 30/40 ont aussi servi de support à l’un des tableaux de la POEM (Petite Œuvre Multimédia) intitulée Un temps soit peu lors de l’exposition éponyme à la galerie Vrais Rêves à Lyon en 2013, pour réaliser un tableau interactif dans lequel on pouvait faire apparaître de manière aléatoire les couples de nom et prénom compilés dans le carnet Personnes en cliquant sur la vidéo de la foule en noir et blanc.

PhLP remercie Géraldine Tauzin pour son aide précieuse à la réalisation du tournage des vidéos
